Les forêts en libre évolution sont-elles davantage vulnérables aux incendies ?

Par LIBRE FORET


Joris DUVAL-DE COSTER_LIBRE FORÊT, 2026

Dans l’imaginaire collectif, les forêts en libre évolution sont souvent perçues comme des forêts mal gérées, c’est-à-dire « sales », « non-entretenues », voire « en foutoir ». A ce titre, elles seraient donc des espaces hautement vulnérables au risque d’incendies. Pourtant, de nombreuses études permettent de tempérer ce lieu-commun. En effet, le risque incendie n’est pas nécessairement plus élevé dans une forêt en libre évolution, et ce pour plusieurs raisons.

Le risque incendie en forêt

Comme de nombreux autres milieux naturels dans le monde (prairies, savanes, tourbières, zones humides, etc.), la plupart des forêts sont soumises à un risque de combustion, qu’il soit naturel (foudre, éruptions volcaniques) ou anthropique (incendies accidentels ou volontaires). Or, toutes les forêts ne sont pas naturellement égales devant le risque incendie. Si l’on exclue le facteur humain1, au moins trois facteurs étroitement imbriqués ensemble apparaissent fondamentaux : le taux d’humidité, la structure de la forêt et la biomasse au sol. A ce jeu-là, les vieilles forêts – qu’elles soient primaires ou en libre évolution – sont particulièrement bien dotées.

Forêt « sèche » VS forêt « humide » : le rôle du microclimat forestier

Il existe une corrélation importante entre l’hygrométrie2 de la flore forestière ou du sous-bois forestier et leur vulnérabilité face au risque incendie, notamment leur inflammabilité3. En effet, plus la teneur en eau des tissus (feuilles, bois) est élevée, plus la pyrolyse sera lente à se mettre en place. Au contraire, plus la végétation ou le sous-bois forestier sont secs, plus le risque qu’ils s’enflamment rapidement est élevé. D’ailleurs, la sécheresse (hygrométrie < 30 %) favorise le déclenchement et la propagation des feux. Or, il se trouve que la teneur en eau des tissus d’une plante est d’autant plus élevée que l’humidité du sol ou de l’air est importante, d’où le rôle crucial du microclimat forestier. En forêt, ce paramètre est grandement influencé par la structure forestière, qu’elle soit verticale ou horizontale.

Forêt homogène ou forêt diversifiée ? Des effets structurels bien différents

Tout d’abord, une plante qui vit à l’abri d’autres plantes conserve davantage d’eau dans ses tissus que si elle pousse sous une forêt clairsemée, et encore davantage que si elle pousse en terrain découvert. Ainsi, la présence en forêt d’une canopée4 aide à la climatisation naturelle du sous-bois, en abaissant la température (jusqu’à > 10°C en période de canicule), ce qui lui permet de conserver son hygrométrie – en partie issue des végétaux eux-mêmes, par transpiration5 du feuillage. D’après une étude publiée en 2021 dans la revue British Ecological Society, les forêts âgées qui sont denses et peu éclaircies réguleraient mieux le microclimat forestier. Or, on a vu précédemment qu’un niveau d’humidité élevé du sous-bois réduit son inflammabilité. De même, un couvert forestier fermé et continu limite en général le développement d’une strate arbustive inflammable (contrairement aux forêts claires ou jeunes), tout en diminuant la pénétration du vent, qui influence la propagation des feux. Il existe un second effet structurel : plus un peuplement forestier est jeune et dense, plus le risque d’inflammabilité est élevé, du fait de sa structure homogène (arbres de même taille et de même diamètre) et aussi de la densité de ses tiges. En outre, ce type de peuplement est souvent marqué à la fois par une absence de canopée et de sous-bois, donc sans le fameux « effet climatiseur » qui devrait y retenir davantage l’humidité. Enfin, selon sa composition spécifique, le sous-étage forestier peut également ralentir la progression du feu, que ce soit le cas échéant par la faible inflammabilité des espèces le composant ou simplement parce que ces dernières limitent par leur présence l’effet négatif du vent en sous-bois (le vent représentant un facteur aggravant en cas d’incendie). Aussi, plus une forêt est hétérogène – c’est-à-dire diversifiée en espèces, âges et structures – plus on peut y observer un « effet dilution », permettant éventuellement d’affaiblir ou de ralentir l’impact d’un incendie. On cite parfois l’exemple de la Viorne lantane ou de l’Arbousier, deux arbustes dont la présence en sous-bois ralentirait naturellement la progression des feux de faible intensité. Idem pour les sous-étages de Chênes verts en pinèdes méditerranéennes. Ces effets structurels conditionnent donc en partie le microclimat forestier : les forêts âgées, diversifiées et à canopée dense produisant et maintenant davantage d’humidité en sous-bois que des forêts jeunes, homogènes et sans canopée dense. En retour, ces forêts structurellement diversifiées et qui maintiennent un bon niveau d’hygrométrie permettent du même coup l’accumulation de biomasse humide au sol, dont la nature et la quantité permettent à leur tour d’alimenter l’effet climatiseur du sous-bois.

Le rôle humidificateur de la biomasse au sol

Certes, l’accumulation au sol de petit bois mort (petites branches, brindilles, feuilles sèches) peut augmenter le risque d’inflammabilité en forêt, surtout si le sous-bois devient très sec (sécheresse, coupes d’éclaircie). Cependant, si cet « effet carburant » est bien documenté, il en va différemment pour le bois mort de gros diamètre (troncs couchés, souches, arbres en décomposition), de même lorsque la litière6 forestière est suffisamment humide. Il existe en effet une corrélation entre la présence de gros bois7 ou de très gros bois8 morts au sol et leur « effet réservoir d’humidité » en forêt : plus le bois mort au sol en forêt est gros, plus il stocke d’eau dans ses tissus au cours de sa décomposition, comme une éponge, contribuant ainsi à maintenir une hygrométrie élevée en sous-bois. Une étude publiée en 2020 dans la revue Forests indique que le bois mort peut être un réservoir d’eau important dans les forêts, un seul tronc de bois mort couché ayant la capacité de stocker jusqu’à plusieurs centaines de litres d’eau, tout en ralentissant le ruissellement de surface et, par conséquent, en empêchant l’érosion locale du sol ; de plus, en se décomposant, le bois mort modifie la structure du sol et peut localement améliorer ses capacités d’absorption et de rétention de l’eau – cette capacité de stockage et d’absorption d’eau du bois mort dépendant de l’espèce et du degré de décomposition du bois (les bois denses absorbent et stockent peu, au contraire des bois plus poreux, comme le hêtre). Par ailleurs, en plus de générer de l’humidité, le gros bois mort en décomposition participe beaucoup moins à la combustion en cas d’incendie. Idem pourles litières compactes d’éléments fin (humus, terre), plus humides, qui participent moins à la propagation des incendies (contrairement aux litières aérées, sèches et peu décomposées). L’ensemble de cette biomasse humide au sol, combinée à une multitude d’autres micro-habitats humides (ornières, fossés, cours d’eau, mares, marais, tourbières), contribue ainsi à maintenir une ambiance forestière plus humide (notamment en période de sécheresse), limitant d’autant le risque d’incendie en forêt.

Quid des forêts en libre évolution ?

On l’a vu,les forêts âgées – pour peu qu’elles soient pourvues de grands arbres formant une canopée dense, qu’elles possèdent un sous-bois diversifié, des strates complexes et qu’elles permettent une accumulation de gros bois mort et de litière humide au sol – apparaissent donc moins vulnérables au risque d’incendie que les forêts jeunes, monospécifiques ou dépourvues de micro-habitats humides. De manière générale, ces forêts permettent une ambiance forestière relativement humide, avec pour triple effet d’y maintenir une hygrométrie plutôt élevée, d’abaisser la température de leur sous-bois et par la même occasion d’y limiter l’inflammabilité de la végétation. Théoriquement, le risque incendie y est donc faible – en tous cas, pas plus élevé que dans d’autres types de forêts.

De la même manière, les forêts en libre évolution – à conditions qu’elles soient suffisamment âgées, diversifiées et fonctionnelles – pourraient donc être moins vulnérables aux incendies.

Certes, ce type de forêt – dont le mode de gestion consiste à « laisser faire » – peut être localement embroussaillé, voire temporairement dépourvu de gros bois mort au sol, mais il s’agit là d’un stade transitoire, qui sera compensé plus tard (parfois plusieurs décennies) par une diversification de sa structure, l’émergence d’une canopée et l’accumulation de biomasse au sol, générant ainsi un microclimat forestier plus humide, leur permettant dans le futur d’être à priori moins vulnérables aux incendies.

Sources

  • « Prévention du risque incendie et biodiversité dans les forêts françaises », Société Botanique de France et Comité français de l’IUCN, in UICN France (2016). Des solutions fondées sur la nature pour lutter contre les changements climatiques. Paris, France.

https://uicn.fr/solutions-fondees-sur-la-nature

https://uicn.fr/wp-content/uploads/2023/03/note-uicn-cf-sbf-feux-de-foret_vf-1.pdf

  • « Les forêts non exploitées sont-elles plus ou moins sensibles aux incendies ? Suite à un incendie, la “non gestion” est souvent désignée comme la cause de celui-ci. Mais qu’en est-il réellement ? », Canopée – Forêts vivantes, 2023.

https://www.canopee.ong/faq/les-incendies-de-forets/les-forets-non-exploitees-sont-elles-plus-ou-moins-sensibles-aux-incendies

  • « Primary and old-growth forests are more resilient to natural disturbances – Perspective on wildfires »,European Union, 2023.

https://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/bitstream/JRC133970/JRC133970_01.pdf

https://www.canopee.ong/faq/les-incendies-de-forets/quels-sont-les-arbres-les-plus-sensibles-aux-incendies

1 En France > 90 % des départs de feu sont d’origine anthropique.

2 Hygrométrie : niveau d’humidité d’un milieu, d’un matériau ou d’un organisme.

3 Inflammabilité : capacité d’un matériau à s’enflammer et à maintenir sa combustion.

4 Canopée : partie supérieure des grands arbres en forêt.

5 Transpiration : vapeur d’eau produite par la respiration naturelle de la végétation.

6 Litière forestière : écosystème constitué de l’accumulation de feuilles, branches et d’humus au sol.

7 Gros bois : > 50 cm de diamètre.

8 Très gros bois : > 70 cm de diamètre.