Au cœur des forêts anciennes et des forêts plus jeunes
Jean-François PETIT
Rentrons immédiatement dans le vif du sujet. En Europe, il n’existe plus de forêts primaires (1). Les pollutions de toutes natures empêchent désormais toute reconstitution spontanée de ces écosystèmes originels.
Le travail que nous menons — l’acquisition de forêts de toutes surfaces, généralement supérieures à 4 ha et peu anthropisées — nous permet toutefois d’observer que la naturalité peut revenir, même si elle ne retrouvera jamais l’état initial d’une forêt primaire. Cette dynamique est rendue possible par la présence de peuplements hétérogènes, offrant l’ensemble des phases de développement d’une forêt en libre évolution (2), et par l’abondance de vieux bois, gros bois et bois mort, au sol comme sur pied.
Pour distinguer l’ancienneté d’un couvert forestier ou l’âge des arbres qui le composent, plusieurs outils sont à notre disposition.
Quelques exemples :
- Un prélèvement à la tarière de Pressler (3) fournit une carotte de bois permettant de compter les cernes d’accroissement. C’est de la dendrochronologie, tout simplement.
- Le site Géoportail offre la possibilité de remonter le temps grâce aux photographies aériennes des années 1950, aux cartes d’état-major, puis aux cartes de Cassini (fin XVIIIᵉ siècle). Ces dernières sont imprécises, mais elles permettent déjà de savoir si la forêt occupait ou non les lieux.
- D’autres indices de terrain complètent ces analyses pour déterminer si l’on se trouve dans une forêt ancienne ou dans une forêt plus récente.
Nos forêts ont été massivement exploitées pendant des siècles pour des usages variés — construction navale, habitat, chauffage, énergie pour verreries, cristalleries, fonderies… — jusqu’à atteindre un minimum forestier autour de 1850. La reconquête forestière s’est ensuite opérée grâce au RTM (Restauration des Terrains en Montagne), à la déprise agricole, puis aux subventions du FFN (Fonds Forestier National), qui ont achevé de reboiser de vastes surfaces autrefois cultivées. Ces forêts-là sont récentes et gérées.
Quelques clefs pour distinguer forêts anciennes et forêts récentes
Des indices de terrain très concrets permettent de trancher. Parmi les espèces végétales indicatrices :

Le muguet (Convallaria majalis) est sans doute la plus fiable : c’est une plante inféodée aux forêts anciennes.
Son pouvoir de dispersion est extrêmement limité : 30 à 50 m par siècle, en moyenne 30 m. Les espèces qui se déplacent à cette allure sont généralement des géophytes (4).

Autre indice remarquable : le joli-bois (Daphne mezereum L.), reconnaissable à la finesse de ses fleurs, à son parfum délicat et à la précocité de sa floraison.
Lui aussi témoigne d’une longue continuité forestière.
Ces exemples montrent bien que, lors de nos recherches d’acquisition, nous examinons attentivement l’ensemble de ces critères — et bien d’autres encore. Nous reviendrons sur ces sujets sous d’autres angles, tant ils sont passionnants et essentiels pour comprendre la dynamique des forêts en libre évolution.
- D’après le dictionnaire Larousse, une forêt vierge ou primaire est une « formation ayant évolué sans aucune intervention humaine »
- Ces phases sont « croissance, maturité, vieillissement, effondrement, régénération »
- La tarière de Pressler constitue l’instrument scientifique indispensable pour l’analyse non destructive des arbres sur pied. Inventée en 1867 par Max Pressler, cette technologie permet d’extraire des carottes révélant la croissance de l’arbre, l’état sanitaire et la qualité du bois sans compromettre la vitalité de l’arbre.
- C’est un type de plantes vivaces possédant des organes lui permettent de passer la mauvaise saison enfouie dans le sol.

