Lorsqu’on évoque les parcelles en libre évolution, la question de la présence humaine (et des autres animaux domestiques) revient régulièrement. Pourquoi leur en interdire l’accès ?
On peut facilement trouver un début de réponse en observant l’attitude de l’humain domestique1 en forêt, et la facilité avec laquelle il prend possession des lieux. Se déplaçant souvent en troupeau bavard ou en meute bravache, l’humain domestique ne peut s’empêcher de faire du bruit (comme s’il voulait effrayer le monstre caché dans les fourrés de son imagination), de marquer le sol de son empreinte (ornières, plantules écrasées, trous de bâtons, traces de sabots…), de baliser son chemin de petits trésors (mouchoirs, déjections, rubalises, emballages, tessons de bouteilles…)2 ou de se divertir un peu (saccage de terriers, destruction de nids…). S’il peut oublier aussi facilement que ces lieux vivants abritent des résidents permanents (qu’il peut déranger, effrayer, blesser ou empoisonner)3, difficile de croire qu’il adopterait une attitude différente dans une parcelle en libre évolution (dont l’un des buts est justement de garantir la tranquillité à tous ses habitants non-humains).

Deux plantules de hêtre au soleil, les cotylédons en éventail, avant leur rencontre avec la semelle d’une chaussure ou la roue d’un vélo. Vive le sport ! Photo : Hugo Roussel.
D’aucuns penseront peut-être qu’interdire l’accès à ces parcelles relève d’une scandaleuse atteinte à leur liberté individuelle (ou plutôt, à leur pratique individualiste de la liberté). Dans sa mythologie personnelle, l’humain domestique s’imagine surplomber la communauté du vivant : les plantes, les champignons, les bactéries ou les autres animaux, tout ça c’est du décor, des figurants, au service de son propre fantasme. Il a donc tout naturellement fini par penser qu’il était seul sur la planète (ou, du moins, le seul qui importait) et qu’il pouvait, par conséquent, régner sans partage et s’octroyer le moindre millimètre, milligramme ou millilitre de nature pour y exercer une complète domination. Seulement voilà, il partage en fait la planète avec 8 à 20 millions d’autres espèces. Et les milliards d’individus issus de ces millions d’espèces ont peut-être droit, eux aussi, à quelques libertés, comme celle de vivre sans être soumis aux humeurs d’une autre espèce (d’autant si cette dernière se dit sage, avisée, perspicace, connaissante)4.

Se débarrasser de déchets en forêt semble plus normal que dans son propre jardin. C’est que l’humain domestique sait se tenir, chez lui. Photo : Hugo Roussel.
Mais admettons qu’on se trompe. Admettons que l’humain domestique ne considère plus la forêt comme une zone de loisirs, une piste cyclable, une salle de sport de plein air, un zoo ou une poubelle à ciel ouvert, mais comme un habitat, celui des vers de terre, des hêtres, des bolets, des orites, des loups, des lierres, des collemboles, des frankias, des renards ou que sais-je encore, dans lequel il ne fait que passer. Entendra-t-il alors qu’une parcelle en libre évolution recèle quelques dangers naturels auxquels il ne pourra pas se soustraire, même avec un bon contrat d’assurance ? Que personne n’y a comblé les trous dérobés, sécurisé les pierres en équilibre ou limé les épines des ronces ? Qu’un arbre qui doit tomber tombe, même s’il est en dessous ? Qu’une laie protégera ses petits, même s’il voulait “seulement” les voir de plus près ? Et entendra-t-il qu’il n’y a là aucune espèce d’hostilité de la part de la nature (qu’il faudrait lui rendre en “l’aménageant”), que la forêt fait juste son truc de forêt ?
Bien sûr, j’exagère (un peu). Un ronchon ne fait pas dans la dentelle (et abuse parfois des parenthèses). Quoi qu’il en soit, ces minuscules zones de nature sous perfusion qu’on dit en “libre évolution” ne représentent que 0,6 % des forêts métropolitaines françaises5. Peut-être alors que l’humain domestique, enfant prodigue (et non prodige) du vivant, pourrait renoncer à envahir aussi ces quelques miettes, et se contenter des 99,4 % de la baguette restante.
- L’humain a très longtemps habité la nature, mais ces 12 000 dernières années, il a cherché par tous les moyens à s’en extraire, physiquement et spirituellement, à quelques exceptions près. En reniant ainsi sa place dans la nature parmi les millions d’autres espèces, l’humain “sauvage” (du latin silva, la forêt) est peu à peu devenu un humain “domestique” (du latin domus, la maison), aussi peu “connecté” à la nature que des tomates sous serre ou des poulets hors-sol. ↩︎
- Trésors qu’il se garderait bien de semer chez lui, dans ses pots de fleurs, dans ses jardins ou dans ses potagers. ↩︎
- Mais peut-être que ces habitants de la forêt ne sont pas suffisamment exotiques pour mériter notre considération. Blaireaux, érables champêtres, orites ? Mouais, bof. On préférera s’extasier devant une Panthère des neiges en photo ou un Arum titan sous cloche qui pue. Allez comprendre… ↩︎
- Si certains humains se nommaient eux-mêmes Inuit (soit “êtres humains”), Pima (soit “peuple de l’eau”) ou encore Nanaï (soit “gens de la terre”), d’autres ont préféré se définir, avec toute l’humilité qu’on leur connaît, comme Homo sapiens (soit “humain sage, avisé, perspicace, connaissant”). ↩︎
- « Aujourd’hui en France, moins de 1,4 % du territoire métropolitain terrestre bénéficie d’une protection “forte” […] mais à l’intérieur de certains de ces espaces de protection “forte”, l’exploitation forestière, le pastoralisme, la chasse, la pêche, la cueillette sont malgré tout autorisés. 0,6 % du territoire national seulement correspond à des espaces exempts d’intervention humaine qui protège l’ensemble du vivant ». Source : Animal Cross (consulté le 20 août 2024). ↩︎






