La voix du loup

Illustration publiée dans L’art préhistorique (1932) de René de Saint-Périer, d’après une peinture pariétale de la Grotte de Font-de-Gaume.

Aujourd’hui, associations et institutions multiplient les débats, festivals, projections et autres rencontres autour de la forêt. Ce pourrait être une bonne chose, si le sujet abordé était vraiment celui de la forêt…

Laissez-moi vous planter le décor. Imaginez une énième “soirée-discussion-projection-débat-etc” dont le titre pose encore et toujours la même question : « Quel avenir pour la forêt ? » ou « Quelle forêt pour demain ? ». Le titre est trompeur, bien entendu. Car dans ce genre de rendez-vous, on ne parle que de la forêt humaine, de celle qu’on exploite, aménage, gère ou jardine, de celle qui rend des “services” à l’humain domestique comme un prestataire, de celle qui lui fournit bois, gibier et loisir comme un supermarché. La question qui y est posée ressemble donc plutôt à « Quel avenir pour l’exploitation de la forêt ? » ou « Quelle exploitation de la forêt pour demain ? ».

Certes, quelques minutes sont parfois consacrées à la forêt naturelle, autonome et spontanée, mais ce n’est que pour évoquer la très en vogue “biodiversité”, et uniquement sous sa forme la plus utile à l’humain domestique. Bienvenue aux gentils champignons à mycorhize, aux mignons vers de terre à bioturbation, aux serviables insectes à décomposition, mais ouste les méchants scolytes assassins, les avides cervidés brouteurs, les sadiques chenilles processionnaires urticantes… On fait un tri idéologique, on remplit des bonbonnes de “bonne biodiversité”, celle qui “sert” à la forêt humaine, à la forêt exploitée, et on jette le reste à la vindicte des participants, comme pour toujours revenir au seul sujet qui semble réellement préoccuper : l’humain domestique et ses activités.

Scandale pour la « bonne » biodiversité : un groupe de chenilles de l’Hyponomeute mangent dans une cantine bio d’un Fusain d’Europe. Photo : Hugo Roussel.

Dans ces réunions publiques, la forêt n’est donc jamais vraiment considérée pour elle-même, comme une forêt, avec ses processus naturels complexes, ses cycles et ses rythmes, ses métamorphoses éclair et ses mouvements séculaires, ses maillages d’habitants hétéroclites et leurs interactions enchevêtrées… Ou seulement de façon fragmentaire, sélective. C’est pourtant en pensant à cette forêt entière, libre et grouillante, qu’on devrait questionner la place à accorder à l’humain domestique et surtout à ses activités. Mais les titres de ces conférences seraient alors bien moins aguichants : « Quel avenir pour les activités humaines en forêt ? » ou « Quelles activités humaines en forêt pour demain ? ».

Ailleurs, dans d’autres sociétés humaines, il paraît qu’on demandait « Qui parle pour le loup ? », comme pour remettre la nature au centre de toutes les réflexions. Dans nos “soirées-discussions-projections-débats-etc”, posons aussi la question : qui parle pour la forêt ? Qui parle pour le renard, le bolet, le scolyte, la bactérie ou l’alisier torminal ? Qui parle pour la rivière, les cailloux, les courants d’air, sans trahir leurs voix au profit de l’humain ? Personne. Mais qu’importe ? De toute façon le loup, ici, on l’extermine au nom de l’économie ou on le met en cage pour amuser les enfants.

Depuis 2021, Libre Forêt acquiert des parcelles forestières en Lorraine pour les laisser évoluer librement. Déclarée d’interêt général et agréée 1% for the Planet, l’association réalise également des suivis scientifiques et mène des actions de sensibilisation autour de la libre évolution.

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